J’ai encore, sur ma liste, Richard Brautigan et Raymond Carver.
Liste que j’avais dressée hâtivement, afin d’aller à l’essentiel. Afin de ne pas mélanger les auteurs que j’aime à ceux qui m’ont profondément et définitivement marqué. Ce qui paraît idiot, d’une certaine manière. Mais enfin le jeu consistait à désigner les branches les plus évidentes, quitte à sacrifier la beauté du feuillage. Proposer les quelques noms qui me venaient aussitôt à l’esprit semblait être la bonne méthode, la preuve que ces auteurs avaient pour moi quelque chose de plus.
Faire court (j’ai toujours pensé que l’exercice pouvait très vite devenir soûlant) ne présente pas que des avantages. Non seulement je n’apporte rien à la grandeur de Céline ou de Kerouac en ajoutant trois mots aux études qui leur ont été consacrées, mais je vois surgir tous les autres, tous ceux dont je n’ai pas parlé.
Je suis resté un long moment à me demander pourquoi Bukowski, Fante ou Léonard Cohen (qui a écrit deux livres magnifiques) semblaient ne pas avoir trouvé grâce à mes yeux. Ou encore Philip Roth, Martin Amis, John Gardner ou Bret Easton Ellis, avec qui j’ai passé de grands moments. En y réfléchissant, je voyais le nombre de ceux que j’estime inoubliables s’accroître de manière inquiétante.
J’ai failli tout abandonner. Le rayonnement des absents était insupportable. Mais d’autre part, j’avais reçu une avance pour ce travail. Je me trouvais donc face à un véritable dilemme, arpentant mon bureau de long en large. Un garçon comme Robert McLiam Wilson pouvait m’en vouloir à mort. Stephen Dixon pouvait ne plus jamais m’adresser la parole. Quelques Russes et quelques Japonais viendraient cracher sur ma tombe. Et au moins un Argentin, un Portugais et un Tchèque. Toute cette histoire tournait au cauchemar.
Je dois beaucoup à mon éditrice, en cette période de confusion. Elle s’est montrée d’une patience extrême, m’assurant que d’autres viendraient après moi, qui s’arracheraient les cheveux par poignées entières ou iraient s’effondrer dans un bar plus ou moins chic, rongés par le remords. Elle a aussi fait une remarque qui nous a permis, ma conscience et moi, de retrouver un terrain d’entente. « Allons, a-t-elle soupiré, ne me dis pas que tous ces gens ont bouleversé ta vie !… »
Bouleverser : mettre en grand désordre, par une action violente. C’était donc ça. Voilà ce que j’avais perdu de vue. Mais cependant (et j’en restai très étonné), je ne m’étais pas trompé : les dix auteurs que j’avais choisis étaient bien ceux qui avaient bouleversé ma vie, et pas seulement ma vie d’écrivain. Chacun d’eux, à leur manière, avait transformé ma vision. Il ne s’agissait plus là de bonheurs de lecture (peut-être même en ai-je éprouvé de plus grands avec certains que je n’ai pas retenus) mais d’éducation, d’envahissement, de choses contre lesquelles il est inutile de lutter.
Hemingway déclarait qu’il avait mis K. -0. Maupassant et Tourgueniev et qu’il s’apprêtait à en faire autant avec Melville et Dostoïevski (pour Shakespeare et Tolstoï ce serait plus dur, à moins d’un combat en six rounds). Faulkner pensait qu’un jeune écrivain ne devait pas s’encombrer de l’admiration qu’il voue aux classiques : son ambition devait être de les surpasser. Mais peut-être est-il possible de se contenter, avec le temps, de ne pas les décevoir et d’être fidèle (sinon reconnaissant) à certaine conception de l’acte d’écrire, ou plus simplement d’appréhension du monde (et être fidèle à soi-même par la même occasion).
Il est préférable de devenir un homme avant de devenir un écrivain. Tout le monde y trouvera son compte. Ceci dit, ne visant personne, je souhaiterais rester en dehors d’un débat qui nuirait à l’image de la profession, plutôt bonne dans l’ensemble, plutôt plan-plan et sympa. Non, je voulais juste poursuivre mon idée, à savoir que ces auteurs ne m’ont pas indiqué le chemin de la littérature mais une voie bien plus glorieuse. Que les chocs qu’ils m’ont infligés n’ont guère de rapport avec mon passe-temps favori. Ils sont d’une autre sorte. Ils ont à voir avec ma notion du bien et du mal, du haut et du bas.
Voilà pourquoi je les ai choisis. Ou plus justement, pourquoi ils se sont imposés eux-mêmes.